Lilian Dartiguenave Bordes, peintre et poète est décédée début 2007 en Haïti.
Source de l'article : le site de Jean Métellus, rubrique "Hommages".
Femme, Peintre et Poète
Voilà ce que j’écrivais, il y a plus de dix ans, à propos de Lilian Dartiguenave Bordes, femme, peintre et poète qui vient de disparaître quelques années après son époux, le Docteur Ary Bordes. En relisant aujourd’hui " Les dents du Temps ", un de ses derniers recueils, je pense que la présentation de son œuvre que j’avais donnée en 1993 à la revue "Sapriphage" la dépeint entièrement.
La peinture de Lilian Dartiguenave ne respire au prime abord ni la gaieté, ni l’enthousiasme. Comme sa poésie, son œuvre picturale faite à l’image même des échos du monde, pétrie de nos tourments, de nos angoisses, de la tragédie de la condition humaine. C’est une peinture qui prend acte de la détresse secrétée nuit et jour, dans le corps des enfants, dans les pays en développement et notamment dans cette Haïti de douleur, par les puissances du monde.
Par certains côtés la peinture de Lilian ressemble étonnamment à certaines œuvres de Paul Klee qui exprimait la souffrance avec une telle expressivité qu’il pouvait dire " les tableaux nous regardent ". Certaines toiles de Lilian nous laissent l’impression que c’est nous les spectateurs qui sommes regardés et non l’inverse.
Dans son journal, Paul Klee, encore lui écrit " Ici-bas, je suis insaisissable, car j’habite aussi bien chez les morts que ceux qui ne sont pas encore nés. Un peu plus près du cœur de la création que d’habitude. Et cependant pas encore aussi près qu’il le faudrait ". Cette obsession de trouver, de pénétrer au cœur de l’acte créateur, de dire le monde mais surtout sa douleur pour essayer de la sauver, éclaire les tonalités sourdes, la révolte, mais aussi le chagrin, la mélancolie et les sentiments à coloration triste qui naissent dans la contemplation de telle ou telle réalisation de Lilian.
Si elle exprime aussi nettement la mélancolie, c’est à la fois en raison de la posture des personnages et grâce aux symboles qui accompagnent les attitudes : le port d’un chapeau, la présence d’une fleur, d’un enfant. Cependant les personnages seuls peuvent aussi suggérer cette impression de résignation, d’accablement et de désespoir ; mais ce n’est pas parce qu’on dit ou peint le désespoir ou la folie qu’on est soi-même atteint par l’une ou l’autre affection. Picasso qui n’a jamais été dépressif a pu créer des représentations puissantes et expressives de la souffrance humaine. Il n’est pas question d’interroger la fonction de thérapie ou d’exorcisme de ces figues douloureuses mais on sait que l’œuvre peut aussi faire partie d’un processus défensif et contribuer à aider l’auteur dans ses tentatives de surmonter ses renoncements, ses deuils sans oublier que l’angoisse peut constituer une motivation, une source d’états créatifs en même temps qu’elle peut être une réponse du moi au monde.
Avec une extraordinaire liberté et beaucoup de gravité, Lilian nous propose des tableaux qui évoquent irrésistiblement certaines toiles d’Edward Munch qui a plongé toute sa vie son pinceau dans les couleurs tourmentées des malheurs des hommes de son temps. Quiconque regarde la peinture de Lilian, comprend ses principales interrogations, saisit les scrupules et les doutes de cette femme, se laisse emporter par la tendresse blessée de sa poésie et se trouve en accord avec Maurice Blanchot lorsqu’il écrit " le doute appartient à la certitude poétique…". D’autant plus que la sensibilité exacerbée de cette femme peintre au contact du douloureux quotidien d’un peuple qui souffre dans sa chair, son âme et son espoir maintes fois déçu, possède la vertu singulière de fouetter son verbe de poète ; c’est en effet souvent qu’elle se met à plaider pour la beauté et la dignité humaine, pour le droit aux plaisirs et aux joies de vivre de l’homme, contre la malédiction et la trahison des clercs et aussi pour dire sa confiance dans l’art.
Lilian m’a reçu dans sa maison, je l’ai rencontrée chez Mona Guérin et à l’Institut Français de Port-au-Prince plusieurs fois. Après l’assassinat de son époux, elle s’était comme retirée du monde, plongée dans un désespoir de plus en plus profond.
Je viens de perdre une véritable amie et le pays une grande dame douée d’une extraordinaire sensibilité, d’une vraie capacité d’émotion et d’une générosité sans égale, une artiste authentique, une voix sans concession.
Nous restent ses tableaux, ses poèmes :
Et notre emblème-vigie monte la garde
Cherche et cherche encore cherche
La clef de nos cœurs … Intraitable
Elle épie inlassable elle observe
Tandis que dans le temps qui coule
Notre drapeau imperturbable
Notre " Bleu et Rouge "
Fier et joyeux
Sur les mâts bouge
Il flotte et patient
Attend le Temps
Temps de la durable union
Texte publié dans le journal "Le Matin" suite au décès de Madame Lilian Dartiguenave Bordes.
Pour un autre court extrait poètique de Lilian Dartiguenave : cliquez ici.
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Liens
- Les intellectuels haïtiens
- Les joyaux de la poésie haïtienne
- Deux poèmes de Lilian Dartiguenave sur le site de la peinture naïve haïtienne : Femme haïtienne et La petite fille au regard d'île (sur la base du poème de Lyonel Trouillot)
- Les peintres haïtiens
- La peinture haïtienne : présentation
- La boutique de la littérature haïtienne
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