« Si je ne me raisonnais à certains moments, je crierais à qui voudrait bien l’entendre qu’Haïti est le plus beau et le plus ravissant pays du monde et que les Haïtiens représentent un peuple beau, grand et magnifique. (...) » Jean Métellus Haïti une nation pathétique -

Hommage à Aubelin Jolicoeur


Aubelin Jolicoeur est un célèbre Journaliste haïtien, malheureusement disparu. Il a servi de modèle à Graham Green pour un personnage de son roman « Les Comédiens ».


Source du texte, ci-dessous : Hommage à Aubelin Jolicoeur - Blog de Jean Métellus

Car c'est bien une part de Jacmel qui s'en va avec la disparition d'Aubelin Jolicoeur l'homme qui a tant donné à Haïti, à l'art et au tourisme haïtiens. Surnommé "Mister Haïti" parce qu'il a contribué à populariser une certaine image de son pays, Aubelin était avant tout un journaliste épris d'art et de peinture haïtienne. Malraux, ne disait-il pas de sa galerie que c'était un musée. Une telle appréciation de la part de ce maître donne une idée assez précise du sentiment qui l'a traversé en admirant l'art et la magie des collections réunies par Aubelin et, pourrait-on dire, équivaut à un satisfecit du goût du collectionneur.

C'est le même Malraux qui écrivait dans son énorme ouvrage intitulé « L'Intemporel », peu de temps après sa visite d'Haïti :
"L'Afrique a trouvé aux Etats-Unis son génie du Jazz, mais les Etats-Unis sont le sous-continent le plus riche du monde ; elle a trouvé son génie de la couleur dans la chétive Haïti, dans elle seule : même ses petites villes, Cap-Haïtien, Jacmel, voient la peinture pousser dans leurs jardinets, alors que les diverses Antilles, et même l'autre partie de Saint-Domingue, la République Dominicaine ignorent la peinture à l'égal du Niger et du Congo. Port-au-Prince compte plus de 800 peintres naïfs. Aux Etats-Unis, leur art est entré dans les musées principaux, a trouvé ses propres musées, ses propres galeries. Et à mille mètres au dessus des naïfs, à Soissons-la-Montagne : Saint-Soleil.

Toute peinture naïve est née en face d'une autre. Ni nos peintres du marché aux puces, ni le douanier Rousseau, ne sont les seuls peintres français ; les peintres spontanés haïtiens ont été la seule peinture nègre, la seule peinture haïtienne qui compte, et ne trouve rien en face d'elle." (1)

Nous avons, là, la définition sinon de la grâce du moins du génie.

Pour cette raison, il faut considérer Aubelin Jolicoeur comme un autodidacte de génie. Peu d'Haïtiens arrivent à se hisser à la même hauteur que lui et nombre de ceux qui se disent intellectuels ou parfois universitaires ne peuvent prétendre rivaliser avec son sens des formes et de la couleur pour créer un cadre susceptible de susciter l'admiration de l'auteur de "La voie royale" et de "La condition humaine". Et si Aubelin par-delà le tombeau reste, ce ne sera pas seulement en raison de son allure de légende, avec sa canne fétiche et ses performances de danseur mais grâce à une manière de respiration de tout l'être.

A la vérité, j'ai peu fréquenté Aubelin Jolicoeur. Ce texte témoigne seulement de notre communauté de lieu de naissance. Comme lui, je suis de Jacmel et, probablement malgré la distance qui nous sépare, nous avons dû pleurer et regretter les lourdes pertes en vies humaines subies par notre ville natale, comme Maurice Lubin, un érudit de très grande pointure et un autre intellectuel injustement méconnu, Louis Baptiste, qui manifestait beaucoup d'amitié pour ma famille et me parlait toujours avec admiration et élégance de mon père Horace Métellus et de ma mère Fernande Métellus née Ménard-Dumont. Ces aînés prenaient plaisir à évoquer pour moi, mon arbre généalogique, car ils connaissaient bien mes parents.

Mais si Aubelin était l'un des hommes les plus représentatifs de sa ville natale et l'un de ceux qui avaient le plus de notoriété (des amis de Paris et d'Haïti m'ont appelé simultanément pour m'annoncer son décès), Jacmel comptait aussi d'autres enfants d'envergure qu'Aubelin rencontrait, qui le fréquentaient et qui ont disparu assez récemment. C'est le cas du professeur Jean Claude, un philosophe de grande classe, de l'éminent intellectuel et économiste Alain Turnier, de l'immense peintre Luce Turnier, du poète Bonard Posy, le chantre des collines de Jacmel, du professeur Molière Chandler, mais aussi de deux hommes plus jeunes, emportés brutalement, le Dr Yves Dominique et le professeur Gérard Pierre-Charles. Je m'en voudrais de ne pas citer deux contemporains du lycée disparus aussi : Nono Marcelin Cormier et Gabriel Noailles, tous habités par des sentiments à la fois épiques et joyeux, et aussi Gabriel Ancion, sénateur et homme politique, Maître Louis Lafontant et Me Raymond Pierre Louis, dit Ti Baba, à la fois professeur de lettres et de mathématiques, ainsi que Cidoine Jeannis, un intellectuel de valeur. Et nous allons nous garder de remonter plus loin dans la lignée de ces Jacméliens pour ne pas rencontrer des tribuns et stylistes incomparables comme Georges Bretoux. Paix à leur âme. Et c'est encore un des tours de passe-passe d'Aubelin de nous amener sur des sentiers non encore défrichés. Tous dignes fils de la cité d'Alcibiade Pommayrac et de Roussan Camille et descendants de Magloire Ambroise, tous des hommes de volonté, de sacrifice et de fidélité, tous fiers de leur appartenance à la descendance des grands Jacméliens, tous armés de cet espoir robuste et illuminé qui triomphe des malheurs quotidiens.

Et je vois déjà que s'agitent les ombres de Condorcet Leroy, de Catinat Saint-Jean, du Dr Rodolphe Claude et du grand Dr Abel Gousse, hommes de bien et d'honneur. Je m'excuse auprès de ceux, encore tapis dans l'ombre, que j'ai oublié de nommer.

Oui, Aubelin, toi qui es du pays de Mérisier Jeannis et qui nous a toujours raconté l'histoire de ta venue au monde à l'entrée d'un cimetière, nous raconterons à notre tour l'histoire de ton départ du monde à l'approche du soleil levant. Car les tumultes enregistrés dans le pays, ces bouleversements de magnitude jadis inimaginable à Port-au-Prince, mais toujours loin de Jacmel constituent le signe avant- coureur de la naissance d'une république telle que le souhaitaient les fondateurs : sans coquins, sans mesquins, sans envieux, sans jaloux, une république où règnent enfin la liberté, l'égalité et la véritable fraternité, sans les fausses accusations.

Oui, et c'était bien dans le génie d'Aubelin de réveiller pour nous après le mercredi des cendres de cette douloureuse année, ce carnaval de fantômes des Djons. Toi seul pouvais réveiller au moment où les masques et les grimaces regagnent leur demeure inconnue, le souvenir d'un Jacmel jadis florissant, effervescent avec la machine à vapeur, l'électricité, la peinture naïve, les mangues et les oranges amères appréciées même à l'étranger, les plages de Raymond les Bains.

Il faut bien dans ce contexte, convenir que Jacmel compte ses morts. C'est surtout à Paris que j'ai eu l'occasion de rencontrer Aubelin d'abord chez le baron Quentin puis dans d'autres salons parisiens. Où qu'on le rencontrât - ce subjonctif l'aurait ravi -, il se sentait légitimement chez lui. Il y avait en lui de l'audace et de la finesse, une certaine extravagance alliée cependant à beaucoup de retenue.

A l'occasion d'un voyage Port-au-Prince Paris que seul le hasard avait aménagé, j'ai attiré l'attention d'Aubelin sur quatre petits Haïtiens d'une dizaine d'années qui prenaient l'avion en même temps que nous probablement pour la même destination. Comme je lui faisais part d'une certaine inquiétude au sujet de ces gamins, il m'a répondu avec philosophie : mais Jean, en bon Djon que tu es, tu dois savoir que ces enfants auront meilleur avenir que s'ils restent en Haïti. Puis on changea de conversation.

Il est venu plusieurs fois chez moi à Bonneuil avec beaucoup d'autres compatriotes, notamment lors de son dernier séjour, avec Myrtho Bonhomme, Directeur de l'Académie Nationale Diplomatique et Consulaire.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était à Cyvadier dans la région de Jacmel, à l'occasion de l'inauguration d'un hôtel. On le sentait fatigué, un peu en retrait, mais il n'arborait ni tristesse, ni mélancolie extrême, manifestant seulement un certain degré de lassitude ; il avait toujours l'oeil vif, la répartie adaptée, et malgré une certaine fragilité, la poignée de main encore franche et ferme.

Et je relisais hier soir le journal mensuel de l'Académie Nationale Diplomatique et Consulaire qui a publié un "Spécial Aubelin Jolicoeur" à propos de ses 50 ans de journalisme. De nombreux articles lui étaient consacrés dont celui de Leslie Manigat intitulé "Il a un sacré mérite notre Aubelin"et qui se terminait par les mêmes mots : "N'est-il pas vrai qu'il a un sacré mérite notre Aubelin ?"

Ce début et cette fin prouvent qu'il est difficile de faire le tour de cet homme qui m'a contraint l'espace d'un hommage à parcourir avec lui sa ville de Jacmel dans le temps et dans l'espace.

Adieu Aubelin.

Oui, Aubelin en organisant ta galerie d'art qui faisait penser à un musée, n'as-tu pas voulu laisser comme message que cette peinture insolite, héritière de tant de génies maudits, cette peinture fulgurante et magique est aussi confondante que l'indépendance arrachée par les troupes de Toussaint Louverture à celles de Napoléon, comme l'a bien vu Malraux dans "l'Intemporel" (2)

As-tu conservé dans le pommeau de ta canne, le secret du surnaturel aérien qui te suivait et t'inspirait ou l'as-tu brûlé ou métamorphosé ? Dis- nous un peu de ce secret qui t'a fait tour à tour sphinx, homme politique, communicateur et seigneur ?

Adieu, mon vieux compatriote.

Adieu vieux djon, comme aimait le dire Morisseau-Leroy (notre concitadin pour parler haïtien) que tu as dû mieux connaître que moi.

Bonne nuit,

Adieu Aubelin.

Jean Métellus

(1) André Malraux. L'Intemporel. Paris. Gallimard. 1976. p. 315-316.
(2) in op.cit. (1) p. 321.

Cet hommage de Jean Métellus est paru dans Le Matin ou dans le Nouvelliste au lendemain du décès d'Aubelin Jolicoeur.

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« (…) Je tenterais même d’expliquer que si Haïti connaît le sort qui est le sien c’est à cause de la jalousie d’un monde qui n’a jamais vu d’un bon œil se développer dans cette partie des caraïbes un peuple capable de réaliser toutes les grandes œuvres humaines (...). »
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